Carte blanche : 535 jours sans gouvernement bruxellois !

Cela fait désormais 535 jours que la Région bruxelloise fonctionne sans gouvernement, 535 jours d’attente, de décisions suspendues, d’incertitudes prolongées … Pour des associations comme la nôtre, cela ne se traduit pas seulement par un blocage administratif : cela menace directement la continuité de nos missions, nos équipes et surtout les personnes que nous accompagnons au quotidien.

Aujourd’hui, 25% des subsides de Modus Vivendi sont facultatifs — des financements reconduits chaque année, souvent issus de budgets d’urgence, et toujours fragiles. Depuis dix ans, ces subsides permettent pourtant de maintenir des projets considérés comme essentiels en matière de santé publique : Le Pilier, comptoir d’échange de matériel et lieu d’accueil et d’accompagnement, le service d’analyse de produits psychotropes (TRIP), ou encore, la Centrale d’achat de matériel stérile d’injection et d’inhalation. Ces projets, indispensables à la Réduction des Risques et à la prévention des infections, reposent sur une instabilité chronique.

Cette précarité structurelle nous empêche de planifier à long terme, épuise nos équipes et fragilise les bénéficiaires. Elle crée une forme d’urgence permanente qui ne devrait pas exister dans un secteur où la continuité est une condition de réussite.

DES BESOINS CROISSANTS, DES MOYENS EN RECUL

Les besoins, eux, ne connaissent pas de pause institutionnelle. Les situations que nos équipes rencontrent se complexifient, les cas deviennent de plus en plus lourds. Au Pilier, par exemple, grâce à un projet ponctuel pour le renforcement de l’accompagnement psycho-social dans le contexte des « hotspots »*, nous avons pu engranger une hausse de 30 % de notre file active. Ce résultat n’a été possible que grâce à un poste à temps plein… aujourd’hui menacé.
Or, faute de gouvernement bruxellois, ce projet prendra fin en 2025, mettant en péril une partie de nos actions et de nos soutiens aux usager·ères. Si nos moyens humains diminuent, les besoins, eux, ne cesseront pas d’augmenter.

Dans nos services de testing itinérant, nous observons une évolution préoccupante : l’émergence de nouveaux produits de synthèse, souvent mal identifiés et parfois dangereux (cannabinoïdes de synthèse, cathinones). Initialement pensé pour les milieux festifs, ce service s’avère aujourd’hui aussi nécessaire auprès des publics précarisés, plus exposés et moins informés sur les risques liés à la consommation. Dans ce contexte, nous avons développé des co-permanences avec d’autres services de terrain en contact direct avec ces publics, afin de renforcer la prévention, l’accompagnement et la Réduction des Risques. Ce travail essentiel repose, lui aussi, sur des subsides “facultatifs.

Depuis près de trente ans, le service d’analyse de produits psychotropes est pourtant essentiel dans la Réduction des Risques en Belgique : un outil scientifique et humain qui permet d’éviter des overdoses, de détecter des produits falsifiés, d’engager le dialogue avec des personnes souvent invisibilisées. Faut-il vraiment remettre en question un dispositif aussi éprouvé, au seul motif que les institutions sont à l’arrêt ?

La Centrale d’achat de matériel stérile d’injection et d’inhalation, enfin, permet à de nombreuses structures partenaires d’obtenir à moindre coût du matériel de Réduction des Risques indispensable pour diminuer les risques d’infection au VIH et aux hépatites. Là encore, il s’agit d’un projet menacé, alors même que son impact en matière de santé publique est démontré depuis des années.

DES ÉQUIPES SUR LE FIL

Derrière ces projets, il y a des professionnel·les engagé·es, mais de plus en plus épuisé·es. Nos collaborateur·rices travaillent dans l’incertitude, sans garantie de poursuivre leur mission d’une année à l’autre. Les retards de paiement des soldes de subvention aggravent encore les tensions de trésorerie et accentuent le sentiment d’abandon.

Nous ne demandons pas de privilège, mais de la cohérence. Nos missions répondent à des besoins de santé, de dignité, de lien social. Nous sommes un rempart, mais ce rempart se fissure.

Faute de perspectives stables, notre force de proposition positive se transforme peu à peu en simple logique de suivi, au détriment de la qualité de nos services et, surtout, de notre public final.

Nous ne pouvons plus être dans une logique où des dispositifs essentiels doivent être redéfinis chaque année, comme si leur utilité devait encore être prouvée.

NOUS NE SOMMES PAS DES LOBBYISTES

Depuis plus de trente ans, Modus Vivendi et ses partenaires ont développé une expertise reconnue, une capacité d’analyse du terrain et une force de proposition que les pouvoirs publics eux-mêmes sollicitent. Nous témoignons, nous formons, nous alertons. Mais ce travail de plaidoyer, qui devrait être entendu, se heurte aujourd’hui à un mur d’indifférence.

On nous parle d’efficience, de performance, de rentabilité. Ces mots n’ont pas de sens dans notre champ d’action. Nous travaillons avec des êtres humains, pas avec des client·es. Nous ne gérons pas une entreprise : nous sommes dans la durée nous tissons du lien, nous prévenons des drames, nous réparons des fractures sociales. Nous sommes la supérette du coin, pas une holding. Et c’est précisément cela qui fait notre force.

POUR UN CADRE COHERENT ET DURABLE DE NOS ACTIONS

Nous voulons simplement pouvoir assumer nos missions dans des conditions dignes, avec un cadre stable et un soutien clair des pouvoirs publics. Nos équipes sont prêtes à continuer leur engagement ; encore faut-il qu’on leur en donne les moyens réels et durables.

Nous demandons des règles claires, des financements pérennes et une reconnaissance pleine de notre expertise. Derrière chaque projet, ce sont des actions concrètes qui améliorent la santé, la prévention et la cohésion sociale. Nos équipes savent ce qui fonctionne et en mesurent les effets chaque jour sur le terrain. Il est temps que les moyens alloués soient à la hauteur des enjeux et qu’un cadre stable permette à nos services de poursuivre leur mission dans la durée.

* Projet « CORES », subvention VIVALIS

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